ASSOCIATION BENJAMIN FONDANE

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Lettre à Olivier Salazar-Ferrer

1/6/14

LUCA ORLANDINI: Lettre à Olivier Salazar-Ferrer
sur Baudelaire et l’expérience du gouffre


Nous reproduisons ci-après, avec son autorisation, la traduction d'une lettre en anglais que nous a adressé Luca Orlandini à propos de la traduction de Baudelaire et l'expérience du gouffre en italien et de la parution d'un essai remarquable La Vita Involontaria - In margine al Baudelaire et l'expérience du gouffre di Benjamin Fondane (Nino Aragno 2013) qui représente sans nul doute un événement dans la réception européenne de l'oeuvre de Benjamin Fondane. Cette lettre, nous en sommes certain, ne manquera pas de faire réagir les spécialistes de l'oeuvre.
 

 
Lettre à Olivier Salazar-Ferrer
sur Baudelaire et l’expérience du gouffre

(mis à jour le 21 août 2014)

 
 Gênes, le 19 Février 2013
 
 
Lettre à Olivier Salazar-Ferrer
sur Baudelaire et l’expérience du gouffre
 
Avant ma décision de traduire Fondane en italien, je n’avais pas lu la littérature critique à son sujet. J’ai commencé à étudier la littérature critique sur son œuvre en 2010. Parmi d’autres choses intéressantes, je dois avouer, cependant, mon malaise et ma perplexité (même lorsque ces études étaient intéressantes en général) face aux discours philosophiques pars construens qui abordent son œuvre – mon essai expliquera exactement en quels termes.
Comme vous le savez, j’ai exprimé clairement dans mon essai que vos travaux ainsi que ceux de Ramona Fotiade étaient les meilleures études existant sur Fondane, parallèlement au volume issu du colloque de Cosenza, par exemple, entièrement consacré au Baudelaire, avec votre essai et celui de Ramona Fotiade et quelques autres, mais dans l’ensemble cette littérature m’a donné le sentiment d’être, dans une certaine mesure, « immature » (ou prétentieuse), avec des travaux sans préparation, et en général, si je peux dire, de se limiter à une dissection philosophique.
J’ai souligné, respectueusement, tout au long de mon essai, quelques différences de point de vue avec les vôtres et quelques autres (en dépit de leur qualité). Dans une certaine mesure, je suis assez éloigné des spéculations philosophiques sur Fondane. Néanmoins, j’espère que mon point de vue aura l’occasion d’être apprécié, puisque ma polémique n’est pas dirigée contre des personnes, mais se définit par opposition à certaines idées et interprétations de cette œuvre, et par conséquent de l’absurde, de l’impossible, de l’infini, de la métaphysique etc…, et au fond, de l’essentiel de ce qui fait l’expérience et la pensée fondanienne. Mon but est honnête, j’entends intellectuellement honnête, bien que je n’aie jamais eu à préparer une carrière de chercheur, de philosophe ou d’écrivain, ou même de traducteur.
J’ai affirmé à plusieurs reprises que mon édition de Baudelaire et l’expérience du gouffre était, en plusieurs sens, une édition critique, mais non au sens habituel ou que l’on serait en droit d’attendre de cette expression. Le point de vue Historismus, de la littérature critique, de l’Histoire de la philosophie, ne sont pas des catégories directrices de mon essai, bien que je ne puisse éviter, dans une certaine mesure, et cela est normal, d’y recourir dans une large proportion. A mon sens, les études sur l’œuvre de Fondane sont utiles, pour le situer dans l’histoire de la philosophie, en tant que biographie, dans l’histoire des idées, bien que Fondane fasse l’expérience de quelque chose qui dépasse largement tout cela : la visée transcendante, si je puis dire, dont Fondane a fait l’expérience et qu’il a vécue, a été sous-estimée, de différentes façons, je pense, par les nombreuses personnes qui ont écrit sur lui… des interprétations critiques. Ils veulent que Fondane soit utile à quelque chose. De nombreux ‘philosophes’, parmi lesquels Cioran et Leopardi, paradoxalement, sont beaucoup plus « essentiels » en étant inutiles, je veux dire, philosophiquement inutiles. Les critiques, me semble-t-il, ont eu du mal à comprendre cela jusqu’au bout.
Puisque le livre de Fondane sur Baudelaire n’est pas la énième édition critique ou savante sur l’art de Baudelaire, il n’était pas approprié pour moi d’écrire quelque chose que quelqu’un d’autre aurait pu écrire en général, selon toutes probabilités, conformément aux règles dominantes de l’histoire des idées et aux théories littéraires ou philosophiques ; sans tomber, bien sûr, cela dit en passant, dans quelque anarchisme naïf. J’ai donc décidé de contribuer à la littérature sur Fondane avec une contribution que les critiques et les philosophes en général ne produisent pas : une perspective autre. Je suis persuadé que d’autres personnes (qui travaillent aujourd’hui sur l’opus magnum de Fondane) publieront un jour une édition canonique du Baudelaire. Je considère mon projet comme complémentaire à ce genre d’édition critique habituelle (dans laquelle domine l’aspect philosophique, les questions de forme, la doxa, même si elle est existentielle, les différentes interprétations, etc.) et non comme se substituant ou remplaçant à elle, persuadé qu’il s’agit là des deux aspects complémentaires d’une totalité.
Cela dit, mon projet n’est ni objectif ni impersonnel : ceux qui attendent de cet essai un exposé systématique sur Fondane (et Baudelaire), risquent d’être déçus. Cette perspective est « mon style », si on veut. Je n’ai pas cherché à être original, et le résultat de ce projet est issu de ce que je suis moi-même, étant donné, en plusieurs sens, qu’il m’était impossible de ne pas faire ce livre.
 
En général, je trouve que les critiques de Fondane sont trop philosophes ; la philosophie domine  sur toute autre chose : qu’il s’agisse de « réification », du souci exclusif d’un « voyage communautaire », de la généralisation prévalant sur le singulier, ou de la « poétique de la finitude », tous semblent supposer que la philosophie doit sous-tendre la richesse de la complexité – ce genre de complexité que Fondane n’aurait jamais réduite en abordant critiques et philosophes. Bref, les critiques sont malheureusement trop philosophes, alors que Fondane est plus « artiste », terme que l’on doit entendre au sens de « Création ».
Lorsque je lis la littérature critique sur Fondane, j’ai l’impression que les critiques (ou les philosophes) considèrent le devoir des vrais créateurs (le véritable art, au sens où Edward Arthur Young pouvait parler au sujet de son essai Conjectures on Original Composition, au XVIIIe siècle… de « natural genius ») ne consiste qu’à dire des choses qui seront utiles aux philosophes (les hiérophantes de la doxa). Comme si la Création était possible à la seule condition de rester fidèle à la condition générale ou commune. Donc, un paradoxe apparaît : Fondane, en tant que créateur véritable et vivant, parle aussi de philosophie (pour défendre la poésie… qui est création véritable), en utilisant les qualités de notre modernité (hyper-lucidité) contre la Modernité elle-même. Alors que les critiques, pour leur part, en parlent essentiellement du véritable art, réduisent Fondane pour satisfaire une finalité philosophique. Fondane est interprété – pour reprendre les termes de Montaigne : « Car il n’est pas nouveau aux sages de prescher les choses comme elles servent, non comme elles sont. »
 
J’ai trouvé étrange, dans une certaine mesure – en ce qui concerne l’histoire des idées, que le discours sur la philosophie, particulièrement sur la philosophie française, soit plausible en ce qui concerne Fondane – on rapproche Chestov, Fondane et de Cioran (ou Artaud) d’autres tels que Deleuze, Michel Henry, Merleau-Ponty, ou même Lévinas ou Blanchot, Bonnefoy ou Steiner (que je connais très bien) etc. (y compris le jargon de certains d’entre eux) pour enfermer le premier d’une certaine façon dans le cercle des seconds. Mais en réalité, les quatre premiers sont d’un type complètement différent.
Par exemple, Ann Van Sevenant stigmatise (de façon négative par conséquent) une limite chez Fondane, le manque d’un « espace littéraire » de type Blanchot (une stratégie littéraire fascinée par l’existence dans l’écriture et non par l’écriture dans l’existence !) ou du déconstructionisme de Derrida ( !) ; tandis que Mircea Martin stigmatise le fait que Fondane ait manqué théoriquement le concept de « fiction esthétique. », l’opacité fondamentale, et du point de vue de la littérature, la transitivité de « l’espace littéraire », comme si pour Fondane mythe et esthétique (et littérature) étaient presque un tout originel, et comme si il n’y avait pas de différence (Leopardi, un géant et un génie non seulement dans la philosophie italienne mais dans la culture européenne, et mondiale, a dit des choses fort similaires aux positions de Fondane, sans parler du fait que Leopardi a été un brillant précurseur – avant la lettre – de Nietzsche, de Baudelaire et de la pensée existentielle: détail très important). Cette question est plus complexe que ce qu’on voudrait le faire croire. J’ai trouvé que ces critiques nous égaraient ; j’ai donc tenté d’expliquer, en me situant spéculativement par rapport à ces positions, pourquoi elles représentaient une réduction de l’expérience faite par Fondane, et de l’expérience (le Réel) ou de L’Erlebnis en général.
 
Cela dit, en ce qui concerne Benedetto Croce, les chercheurs ont identifié un seul des compte-rendus qu’il a écrit sur les livres de Fondane, – celui qui porte sur le Faux Traité – alors qu’il en écrit trois au total, puisqu’il a également écrit sur le Rimbaud et sur le Baudelaire (à ma connaissance personne n’a jamais mentionné ce fait, même en Italie). Cela est très important. Je les reproduis et je les commente dans mon essai, dans leur intégralité. Etant donné que l’esthétique de Croce est très importante, non seulement en Europe mais mondialement, et que dans une certaine mesure, il est encore inévitable aujourd’hui (malgré son idéalisme et son optimisme ontologique), même si il peut et doit être questionné, avec ses limites. Ainsi, Croce ne concerne pas seulement l’Italie, du fait que Fondane connaissait Croce et le mentionne dans le Faux Traité et dans le Baudelaire, et a échangé aussi des lettres avec lui. Ils se connaissaient bien, bien que ce ne fût que par correspondance, comme vous le savez certainement.
Fondane donne donc la priorité à la Création, comme pouvoir spéculatif et non seulement comme art – oui, cela suppose aussi une généralisation potentielle, un « voyage communautaire » etc. en théorie ; mais il ne veut pas le faire au détriment du singulier (le métaphysiquement singulier), comme vous semblez le suggérer parfois, ils coexistent simultanément, ils ont tous deux droit à être un pouvoir spéculatif, en même temps ! Avec la même dignité et au même rang. Sinon, la philosophie, simplement prend le dessus, domine, même si elle aspire à être une doxa existentielle (cela semble être la stratégie spéculative de Finkenthal, par exemple avec l’aide de Lupasco, « contre » le simple « esthète » et « égoïste » Cioran). Fondane donne la seconde place à la philosophie (étant donné que son but central est de détruire la philosophie spéculative, et la vérité autonome) ; alors que les philosophes et les critiques font le contraire : avec le prétexte d’une métaphysique existentielle (une sorte d’« existential » a priori) ou une « poétique de la finitude » (Bonnefoy) ou quelque « dialectique négative », ils produisent un tissage philosophique sur l’absurde, lié à une conscience bibliographique, et à un esprit habillé par les livres. Fondane était un homme « bon », mais pas au sens où le sont les Philosophes (les Philosophes sont des gens compliqués, dans le meilleur des cas), alors qu’en tant que Créateur – un véritable artiste ou poète  est un homme… complexe. A mon sens, il y a une différence énorme, et même cruciale.
 
Une question : pensez-vous vraiment qu’il est possible de lire des gens comme Fondane principalement avec Bonnefoy ou Blanchot, Deleuze ou même Bataille (qui était un philosophe et non un artiste (poète) et un philosophe – ou comme le génie que Leopardi était (c’est pour cela que les critiques et les philosophes l’aiment tant, à certains moments) ? Qui même, en parlant du Négatif, évoque en premier G. Bataille, montre qu’il parle à partir d’un lieu erroné, malgré l’importance de la pensée de Bataille sur le Négatif. De la même façon, lorsque des spécialistes d’Heidegger écrivent à propos de Cioran, ou des spécialistes de Sartre (G. Farina) ou de Camus et Derrida (Sevenant) écrivent à propos de Fondane, mon Dieu ! Selon moi, il y a une confusion spirituelle évidente entre deux mondes différents et parallèles, même si des gens comme Bonnefoy apparaissent être proches de Fondane, dans une certaine mesure.
Je n’aime guère, par exemple, que Monique Jutrin joue Kafka, d’une certaine façon, contre Baudelaire ou Rimbaud (une stratégie ancienne et bien faible), ou même contre Cioran, qui déclarait que les chapitres sur Kafka auraient pu paraître séparément du Baudelaire ; pendant que Monique Jutrin, au lieu de cela, soutient que les chapitres sur Baudelaire seraient « le cœur battant » de tout le Baudelaire. En cela, elle préfère Kafka parce que son tragique est le tragique d’une volonté désarmée, l’antagonisme du plus charmant des hommes, le tragique d’un homme délicat, comme l’existentialisme de Pessoa. Comprenez-moi bien : Kafka, comme Pessoa, est un exemple exceptionnel de tragique, mais la façon dont les critiques utilisent leur expériences, me semble n’être qu’un apaisement littéraire, si vous voyez ce que je veux dire, la rigueur infinie des règles de la Loi, mais nuancée. C’est un irrationalisme tiède et avant tout, littéraire. Je ne donne une préférence ontologique à Kafka, en mettant Baudelaire, Rimbaud (ou même d’autres tels que Cioran, Céline, Bloy au prétexte qu’ils ne seraient pas assez dialectiquement acceptables ou conformes au discours philosophique) etc. pour les soumettre à un certain Kafka, avec son parfum du « paradis pour nous tous », où le scrupule critique (la philosophie) pourrait régner sur toute autre chose. Vous voyez que Monique Jutrin apparaît avoir le rôle du philosophe, pour lequel la volonté tragique, au mieux, est réduite à la passivité de Kafka contre la « volonté de puissance ». Cela, au fond, n’a rien à voir avec la véritable ambiguïté de la vie, même si nous sommes des gens corrects. C’est un apaisement spéculatif.
La première chose que Jutrin m’a dit lorsque nous nous sommes entretenus au téléphone, elle m’a dit, entre autres choses, que son père ou de la famille avait été tués à Auschwitz ou Birkenau. J’ai le plus grand respect pour ce genre de choses, bien sûr, mais je dois avouer que ce genre de choses m’a semblé étrange et même déplacée, et révélatrice, étant placée en premier avant toutes choses. Cela a des conséquences d’un point de vue spéculatif. Sa souffrance morale (moralisante ?) avait surdéterminé toutes ses pensées sur la philosophie et sur l’expérience (immorale) de Fondane, dans une certaine mesure, en faisant cela, elle rendait hommage à l’éthique. Je veux dire que cette douleur la place d’emblée dans une passivité spéculative (cela n’est jamais arrivé à Leopardi, dans l’ensemble bien que certains critiques le comprennent de cette façon, avec certaines exceptions : Sergio Solmi et davantage, Mario Andrea Rigoni).  Il en va de même de la différence entre Chestov et Kierkegaard dont parle Fondane dans La Conscience malheureuse, à propos de l’expression indirecte, au fond, et elle n’est pas Kierkegaard.
J’ai été assez irrité de ces attitudes théoriques et cela est certainement visible dans mon essai. Quel dommage de voir le potentiel de l’expérience fondanienne sacrifiée sur l’autel de la philosophie et de la passivité spéculative : chacun est heureux et apaisé. Je demande plus d’audace spéculative, mais pouvons-nous demander aux philosophes d’être des êtres courageux, bref quelque chose qui n’est peut-être pas vraiment dans leur nature ?
L’essai critique que j’ai le plus apprécié est celui de Ramona Fotiade, Conceptions of the Absurde (ce livre ne m’a pas du tout irrité) puisque cette étude montre tels quels, selon moi, Chestov et Fondane, dans une certaine mesure, comme le ferait un naturaliste non scientifique. Elle ne les interprète pas, ne les réduit pas ni ne projette de constructions philosophique pars construens. J’ai trouvé beaucoup plus fertile l’approche de Ramona Fotiade (même si, paradoxalement, son étude est la plus travaillée des études que j’ai jamais lu sur Fondane, un excellent essai), alors qu’en général, les autres approches ou interprétations sont des manipulations philosophiques trop intrusives, avec une direction philosophique – trop de philosophie. Avec une perte de l’essentiel de l’expérience de Fondane et de son message.
Dans mon essai, j’ai tenté d’évoquer ces limites, pour encourager (pourquoi pas ?) une interprétation plus fidèle ou un point de vue différent. D’une certaine façon, je sens que les interprétations de Fondane sont entièrement légitimes lorsqu’elles sont faites par des égaux de Fondane, qui correspondent par leur création et par leur art, à son expérience. Est-ce le cas des philosophes ? Bloy disait qu’un critique est celui qui cherche avec acharnement un lit dans la maison de quelqu’un d’autre.
 
Donc, mon édition peut être dite une édition critique seulement partiellement. Son effort critique, chose plus importante,  (si je peux m’exprimer ainsi) ne se concentre pas, comme on pourrait s’y attendre, sur l’art de Baudelaire ou sur la philosophie de Fondane. De la même façon que le travail de Fondane n’est pas un simple exercice de « littérature critique » ou une monographie sur Baudelaire et son art, il aurait été dépourvu de sens pour moi de ne faire qu’une édition critique sur Baudelaire et Fondane, ou une taxinomie tautologique, organisant de façon raisonnée et logique mes lectures de la littérature critique sur Fondane ou Baudelaire, ou une dissection philosophique sans fin des textes de Fondane (même si cela est quelquefois inévitable, mais sans faire passer cela avant toute autre chose.)
Vous vous souvenez certainement que Chestov disait à propos de Nietzsche ou de Kierkegaard (par exemple) que l’on ne devait pas parler d’eux (ou de leurs système) mais plutôt de soi ; de même que Cioran, dans le chapitre sur Fondane de ses Exercices d’admiration, évoque : « La pérégrination à travers les âmes, beaucoup plus qu’à travers les doctrines. » De la même façon, je me suis attaché à l’expérience d’un homme plus qu’à son œuvre, son Opera ; à propos de l’Absurde, de l’Infini, de l’Impossible etc. plutôt que de réduire ses positions en termes d’Histoire (historismus)  - beaucoup d’études existent déjà sur Fondane et je les ai mentionnées en tant qu’éditeur du volume dans une « Note préliminaire ». J’ai – je le répète–, tenté quelque chose de complètement différent, ne doutant pas qu’il existera bientôt une édition critique canonique dans un proche avenir, peut-être au Canada, en Roumanie ou en France. J’ai essayé de faire quelque chose de beaucoup plus difficile qu’on avait toujours hésité à faire, et qui manquait aujourd’hui. Car ne vous semble-t-il pas étrange que Fondane soit interprété, aujourd’hui, principalement, (et avant tout) à travers le type d’instruments, de schémas (ou catégories) qu’il critiquait dans ses œuvres : une réduction philosophique ? Comme je l’ai dit plusieurs fois, je ne crois qu’une édition canonique ait moins de droits qu’un autre type de livre. J’ai seulement signalé le fait que ces interprétations semblaient prendre cette direction, sans faire l’expérience de ce dont Fondane avait fait l’expérience. Je sens que l’Art ou plutôt la Création n’a plus véritablement de place privilégiée dans le royaume de la philosophie, et ne l’aura jamais, en dépit de tous les efforts. C’est un fait. Seuls les écrivains de la valeur de Leopardi, par exemple, un génie (un détail très important) a été capable de faire communiquer la poésie et la philosophie d’une façon fertile. Sans se soumettre à la philosophie (à la rationalité) ou lui reconnaître un consensus théorique (une souscription ontologique), tout en sachant que nous ne pourrons jamais revenir aux Anciens (nous sommes des gens modernes), et qu’ils appartiennent au passé pour de bon, bien qu’ils ne soient pas complètement morts, en dépit de ce qu’on voudrait, et qu’il reste encore un espoir ténu, une possibilité de l’impossible, un événement dont seul le génie (le singulier métaphysique), de nos jours, peut faire l’expérience. Pour le reste, les philosophes, vivent, dans le meilleur des cas, sous le règne d’une « dialectique négative » (et ils ne sont pas Adorno qui reste néanmoins un penseur très important !), c’est-à-dire du génie de la médiocrité (aurea mediocritas), de la modération et du scrupule critique. Rappelez-vous que nous parlons de Fondane, d’un art au-delà de la rationalité, du mythe, de la métaphysique, du lyrisme, de l’infini, de l’impossible etc. pensez-vous vraiment que ces problèmes peuvent être abordés (et je veux dire expérimentés, en écartant toute justification dialectique) par des « dialectiques négatives », des « poétiques de la finitude » (Bonnefoy), ou par Steiner, Michel Henry, Michael Finkenthal via Stéphane Lupasco, Jankélévitch (je commente dans mon essai L’Aventure, L’ennui, Le sérieux, pour des raisons particulières, et non L’Alternative) ou même à travers Bataille etc. avec tout le respect que j’ai pour eux, naturellement ? Je n’en suis pas certain.
C’est une chose de dialoguer avec ces gens, dans le but de déconstruire la vérité spéculative dans sa totalité (une méthode comparative qui traite avec l’histoire des idées ; sans oublier que cela vise une rigueur intellectuelle, alors qu’il existe quelque chose au-delà de la simple rigueur intellectuelle). Mais c’est une autre chose de faire dialoguer ces gens avec Fondane ou de prendre chez lui ce qui est intéressant ou utile (séduisant) pour la philosophie, et de réduire le reste (le plus important), pour utiliser son expérience pour un enrichissement anagogique de la philosophie, à la condition de l’admettre comme simple concession artistique (une « poétique de la finitude »).
C’est pourquoi, dans mon travail sur Fondane, j’ai gardé à l’esprit qu’alors que Chestov est un philosophe (bien qu’excentrique – Cioran disait qu’il est une version contemporaine et philosophique de Dostoïevski), Fondane, même inspiré par la philosophie de la tragédie, est moins philosophe que Chestov, sous de nombreux aspects, et davantage artiste (au véritable sens de ce mot).
Je suis sûr que toute autre personne aurait fait une édition critique classique du Baudelaire (du point de vue de la forme) et ce type de travail est certainement important, utile et même désirable ou nécessaire, dans une certaine mesure. J’ai choisi pour ma part une voie différente, que les gens qui vivent sous le règne de la philosophie tendent à négliger, à dissimuler ou à condamner par des méthodes sophistiquées. C’est là un fait. Je pense que chez des auteurs comme Fondane et Cioran, par exemple, une littérature qui serait seulement critique (voire une mythographie critique dans le meilleur des scenarios) n’est pas capable de correspondre à la pensée et à l’existence existentielle (l’au-delà du livresque). Observer l’énorme différence entre les Exercices d’admiration de Cioran (sur De Maistre, Valéry ou Fondane par exemple) et la littérature critique avec ses vivisections philosophiques ! Dans l’écriture de Cioran, on peut sentir l’alliance fertile entre la bio-logie et la connaissance, bien qu’il soit aussi un merveilleux styliste et érudit. Les critiques et les philosophes tendent à se passionner pour l’existence dans l’écriture (ou dans la philosophie) et non pour l’écriture dans l’existence – bref, à se passionner pour quelque chose à la Blanchot. Pourtant, je suis persuadé que mon édition ne contredit pas une édition critique traditionnelle, et qu’elle représente son complément (tout en montrant les limites d’une édition critique classique quand je me réfère à ces auteurs).
De plus, sans égard à mon point de vue, vous trouverez certainement utile le grand nombre de références spéculatives que j’ai établies, et qui n’avaient jamais été proposées ou développées avec Leopardi, Eliot, Croce, Solmi, Calasso, Huxley, Jankélévitch, Rensi, Michealstaedter, Cioran, Ceronetti et beaucoup d’autres. Bien que je sache que mon projet est loin d’être parfait.
Notez que je connais très bien Heidegger que j’ai étudié durant toute ma jeunesse (j’ai étudié toute son œuvre et j’ai lu plusieurs fois Etre et temps et son travail sur Nietzsche, par exemple) ; je connais très bien Chestov, Nietzsche, Leopardi, Shakespeare, Dostoievski, Kierkegaard, Artaud, Cioran, Pascal, Michelstaedter, G. Rensi, G. Ceronetti, R. Calasso (je vous suggère de lire La Folie Baudelaire, le seul livre qui parle du lieu d’où Fondane parle, même si Roberto Calasso est un hyper-érudit et un mythographe, et non un philosophe existentiel – son livre vient de recevoir récemment le prix Chateaubriand, ce qui est une première pour un écrivain italien), il est – tout en étant le directeur de la très importante maison d’édition Adephi – un véritable irrationaliste qui se bat pour les raisons de cet irrationalisme – le réel dans toutes ses contradictions – excluant toute dialectique comme véritable pouvoir spéculatif, et par là, toute justification des phénomènes du monde et de la vie humaine), Camus, Sartre, l’existentialisme religieux, Baudelaire, Rimbaud, etc. aussi bien que G. Bataille, Merleau-Ponty, Deleuze, Klossowski, Michel Henry, G. Steiner (avec lequel je ne suis  généralement pas d’accord ; ce dernier ne dit-il pas quelque part de façon révélatrice : « et de toute façon, il y a trop à dire sur la mort. », reprochant à Cioran ses vues sur le monde et la vie humaine, alors que Leopardi, environ cent ans auparavant, déclarait : « Le génie ne traite rien d’autre que la mort » ou Chestov qui déclare que la peur  de la souffrance est la peur de troubler l’ordo et connexio idearum – par conséquent, avec Steiner nous pouvons toujours estimer que Spinoza et Adorno sont contre la Vie. Nous savons tous que le tragique était pour Spinoza la « bête noire » et combien se perdre en cogitationes sur la mort n’est pas la pratique d’un homme « raisonnable ». C’est pourquoi la « réelle présence » de G. Steiner n’évoque rien du tout pour moi). Je veux redire que je n’ai pas seulement lu ces gens (et beaucoup d’autres) mais que je les ai étudiés réellement ; je me suis plongé dans ces auteurs, et je les médités personnellement… comme Chestov ! Pardonnez-moi la coïncidence. D’autre part, je ne suis pas un professeur, un chercheur ou un spécialiste de quoi que ce soit : cela, quelquefois, peut représenter une limite… ou une vertu.
En ce qui concerne Bespaloff, je trouve plus importante (sérieuse mais fausse) – du point de vue de son expression spéculative – la comparaison de Malraux et de Dostoïevski que le fait qu’elle a anticipé et compris, la nature de la philosophie heideggérienne avant (et mieux) que Fondane. A mon sens, son « erreur » (le passage de Malraux à Dostoïevski) est révélatrice de son point de vue spéculatif. Une erreur au sujet de Dostoïevski est plus révélatrice que son interprétation (lucide) de Heidegger. C’est pourquoi je n’en raffole pas. De plus, si pour un spécialiste de Fondane ou de Chestov c’est un avantage de traiter de Bespaloff comme penseur et d’écrire sur elle des essais, je ne suis guère lié par ces perspectives, puisque je ne suis ni un professeur, ni un spécialiste, ni un chercheur. Si je l’avais été, cela aurait certainement été intéressant, utile et avantageux. Mais d’un point de vue spirituel,  comment puis-je estimer à la fois Cioran avec une telle intensité, et en même temps, m’intéresser à un penseur comme Bespaloff aujourd’hui ? J’aurais probablement été curieux de son œuvre dans ma jeunesse, au temps où j’étudiais Michel Henry, Deleuze, Steiner, Heidegger, etc. des gens que je n’ai plus lus systématiquement depuis longtemps, n’ayant  plus besoin de construire ma connaissance à l’aide de penseurs et une pensée culturelle. J’en ai terminé avec mon alphabet culturel (avec une culture personnelle) qui m’a permis dans le passé de distinguer ce que j’aime et ce que n’aime pas, pour savoir et quelquefois réagir.
Je n’aime pas les poètes intelligents (au sens où intelligence fait référence à la philosophie et non à la poésie-création) ou encore les poètes philosophiques, ces « poètes du concept » qui utilisent la poésie et la création comme une excuse ou un prétexte pour justifier leur identité philosophique ou leur manque de réalité. Bonnefoy par exemple (un ex-épistémologue), par exemple, est un de ces poètes-philosophes, caché derrière une philosophie existentielle, à mon sens, avec tout mon respect pour son œuvre, bien entendu.
Enfin, je ne suis pas quelqu’un de religieux – ni chrétien, ni judaïque et encore moins un homme de science. Lorsque Fondane utilise le mot « Dieu », en dépit de l’usage philosophique de la Bible (puisqu’il ne croit pas en la Bible, bien qu’il trouve dans la Bible une correspondance avec ses idées). Notons que Fondane, comme Leopardi, en tant qu’athée non-impie, était incapable d’accepter, d’un point de vue spéculatif, les données religieuses, philosophiques et éthiques traditionnelles et n’en était pas moins opposé à faire le jeu des prétentions de l’Aufklarüng : il était près du sacré, du mythe, de la pensée primitive, du métaphysique, exactement comme Leopardi, en de nombreux sens, ce qui signifie pour moi simplement la Vie (l’arbre de vie). Pour moi, le mot « Dieu » a le même sens que celui du mot « mythe » (si par ce mot on entend le pouvoir de stimuler les instincts vitaux). En ce sens, un croyant ou un athée sont tous les deux inclus dans le mot « Dieu », comme celui qui est inclus dans la Nature, dans l’Infini, etc.
Hume, en dépit de ses limites, disait que les racines de la connaissance – celle qui s’applique à nous-même et au monde extérieur – est une croyance (une croyance non religieuse), quelque chose à quoi nous ne pouvons pas donner une justification rationnelle a priori, et à quoi ne peuvent être réduits les principes, théories, ou les constructions théoriques ou pragmatiques les plus cohérentes et sophistiquées de notre esprit. La foi est à la racine de notre connaissance du monde, pour un croyant ou pour un athée ; une foi brute (métabolique). Hume dit : « la connaissance n’existe pas sans un fondement sur une croyance, sur une croyance non raisonnable. » Même si Hume n’aurait jamais  pu accepter une métaphysique, et encore moins une métaphysique « fantastique », une empiria métaphysique, l’osmose entre la physiologie, la psychologie et la métaphysique, l’alliance entre la biologie et la connaissance (gnosis). La toute première condition pour que puisse surgir une puissante réponse créatrice à nos questions. Le monde surgit d’une révélation, et la plus grosse erreur est de penser que ce processus, ou événement, serait la prérogative exclusive du « religieux », ou de la Bible, alors que tout au contraire, il est immanent à l’art et – dans l’absolu – à toute activité intelligente. Il n’est pas important que vous soyez un homme des Lumières, un matérialiste, un scientifique, un Chrétien ou un croyant juif (même si les trois premiers ne comprennent pas cette vérité, ou la rejettent au moyen de stratégies complexes, ils n’en sont pas moins environnés par cette vérité), et la science elle-même est peut-être un mythe, voire une forme d’art, de créativité. Toute existence humaine est mystique, en un certain sens, un saut dans une Foi particulière, une projection au-delà du monde matériel (cela est la différence, bonne ou mauvaise, mais le plus souvent mauvaise, entre les hommes et les animaux). Notre stupéfiante malédiction, en un sens. Fondane dit : « Chaque méthode implique un langage et donc un mystère, toutes choses apparaissent dans un mythe […] Mais, mon dieu, qu’est-ce qui n’est pas un mythe ? ».
C’est pourquoi il ne serait guère sensé pour moi d’insister sur l’écriture et sur les paroles de Fondane comme celles d’un simple penseur religieux existentiel, ou comme un penseur qui annoncerait in nuce une nouvelle pensée religieuse à venir,  car je pense que l’éventail des questions de Fondane est plus large, et implique des croyants et des non-croyants. C’est peut-être pour cela que Boris de Schloezer dit à Chestov que Fondane est le seul qui pouvait apporter la philosophie chestovienne dans les temps modernes ?  Je sens qu’une lourde insistance sur la religion serait une erreur car, simplement, tous ceux qui ne sont pas croyants, ou sont allergiques à la religion, auront plus de difficulté à approcher et à comprendre  la pensée de Fondane. Un spécialiste de Fondane devrait certainement éclairer le contexte le plus large, le plus complexe, du royaume ouvert par ses questions, parfois en dépit de Fondane lui-même.  Il interroge le monde et l’humanité à travers des déterminations métaphysiques : le Magique et le Religieux. Pourquoi ne pas parler du magique, ou du magique et du religieux ? Giuseppe Rensi, un philosophe italien très intéressant, avait l’habitude de dire (vers 1920-1930) dans sa Philosophie de l’absurde, que le miracle est l’absurde du point de vue du croyant, alors que l’absurde est seulement le miracle du point de vue du non-croyant. Intéressant, n’est-ce pas ?
J’espère que ma lettre vous aidera, en un sens, à comprendre l’excentricité de mon point de vue, et plus important, le fait que ma position ne représente pas une attaque contre des personnes en particulier, mais un appel véhément pour que l’on respecte la complexité de l’œuvre de Fondane, plus que cela n’a été fait jusqu’à maintenant dans la littérature critique, ou même en général puisque Fondane est un prétexte pour moi pour aborder un problème plus vaste. Je laisse aux autres le soin de juger si ce que j’ai fait est important, utile ou non pour eux.
 
Luca Orlandini

 
 
 
 
 
 
 
 

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Parution de La vérité que nous sommes
Lettres de Rachel Bespaloff à Léon Chestov
et Benjamin Fondane

Edition établie et annotée par Olivier Salazar-Ferrer
Editions Non Lieu

2021




 
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