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Parution de Tra Gerusalemme e Atene de Benjamin Fondane

11/1/20

Parmi les publications récentes signalons une recension de la Bibliographie Fondane vient de paraître dans la revue Europe: Karim Haouadeg, "Notes de lecture", Europe, N° 1089-1090, jan.-fév. 2020, p.360.

Le livre récemment paru intitulé Entre Jérusalem et Athènes chez
l'éditeur La Giuntina dans une édition préparée, traduite et éditée par Luca Orlandini et Francesco Testa qui offre pour la première fois au public italien une perspective globale sur les relations de Benjamin Fondane avec le judaïsme. 


L'ecrivain et poète italien Davide Brullo a consacré au livre une recension :

Benjamin Fondane, l'homme qui a vaincu les philosophes

 
(traduit de l’italien par Olivier Salazar-Ferrer)
 

publié dans la revue en ligne: Pangea (http://www.pangea.news/benjamin-fondane-ritratto/)

Publié le 20 novembre 2019 à 7 h 15


         Ce visage semble acquérir une personnalité différente selon l'angle selon lequel il est observé. Soudain, il ne reste que les pommettes et le nez : c'est un visage insaisissable qu’il ne faut pas oublier. Sur une photographie de Man Ray, le philosophe – ou plutôt l'homme, puisque nous devons respecter la distinction – appelé Benjamin Fondane – né Wechsler ou Vecsler, devenu Fundoianu, puis Benjamin Fondane, dans un enchevêtrement d’identités qui multiplient l'individualité absolue de BF – on le voit contempler, avec sévérité, sa propre tête, qui s'élève de ses mains placées en forme de coupe. Le jeu de prestidigitateur photographique accompli par Man Ray ne le réduit pas en aucun cas à une valeur esthétique – un type qui s'admire – mais vise une signification plus profonde :  un regard mesure à quel point son corps est enraciné à sa pensée.
De fait, la pensée de Fondane ne construit pas en fonction d’un corpus philosophique : elle est véritablement un corps, une chair, une parole vivante. Cioran lui-même le dit lorsqu’il place Fondane parmi ses Exercices d'admiration (Arcades Gallimard, 1986) : « Le visage le plus sillonné, le plus creusé que l’on puisse se figurer, un visage aux rides millénaires, nullement figées car animées par le courant le plus contagieux et le plus explosif. Je ne me rassasiais pas de les contempler. Jamais auparavant je n’avais vu un tel accord entre le paraître et le dire, entre la physionomie et la parole. Il m’est impossible de penser au moindre propos de Fondane sans percevoir immédiatement la présence impérieuse de ses traits. ». Bref, il s’agit ici d’une coïncidence exceptionnelle entre le corps et la parole.
De Fondane, philosophe de l'au-delà et du gouffre, du non-retour et du défi, nous avons aujourd’hui plusieurs livres fondamentaux disponibles en Italie - grâce aux soins dévoués de Luca Orlandini – mais peut-être que son importance fondamentale n'a pas été comprise. Fondane oppose la pensée - c'est-à-dire : la vie vécue poétiquement à la spéculation, l'inspiration au milieu universitaire, l'exaspération et l'extase aux interprétations, les tremblements aux labyrinthes des sémiologues et aux litanies existentialistes. Dans le Faux Traité d'Esthétique (1938 publié chez Denoël, l'éditeur de Céline et d’Artaud à cette époque ; publié sous le titre : Falso Trattato di estetica  en 2014 chez Mucchi Editore, édité et traduit par Luca Orlandini), Fondane lance  cet avertissement aux poètes – tout en étant d’ailleurs lui-même un poète - : « Mais comment les poètes qui rendent hommage à la dialectique ont-ils le courage d'oser imposer formellement la pensée poétique et ses structures ? C'est-à-dire l'abandon total de la pensée aristotélico-cartésienne, le retour à la folie, aux préjugés, aux superstitions et à l’absurde ? ».
 Je voudrais croiser deux données. La première est une évocation tardive - l'écriture date de 1975 - de Mircea Eliade sur Fondane.  « Je me suis souvenu ... de cette nuit de l'automne 1943, lorsque nous avons dîné chez B. Fondane avec Lupasco, Lica Cracanera et Cioran. C'était la première et la dernière fois que je rencontrai Fondane. Il vivait caché avec sa sœur et ne voyait que très peu d'amis. » De fait, l’occultation semble être un trait de l’œuvre de Fondane : bien qu'elle ait été délibérément mise « de côté », elle se place, par son importance, au centre de la pensée européenne. Le 7 mars 1944, il est arrêté avec sa sœur par la police française : c'est la période de Vichy. Des amis font pression pour la libération de Fondane, qui finalement arrive : mais l'homme va jusqu'au bout : il ne veut pas quitter sa sœur – l'extermination devient alors une expérience, l'espéranto de l'horreur. Interné à Auschwitz, il décède les 2 ou 3 octobre dans une chambre à gaz.
Fondane reste un philosophe inimitable, finalement élu après un long détour de l’Histoire, en lequel nous reconnaissons immédiatement une singularité brûlante. Il est réellement aujourd’hui « au centre » : né à Iasi, en Moldavie roumaine, en 1898, arrivé à Paris dès 1923, devenu le disciple de Léon Chestov, il fréquente Tristan Tzara et découvre le surréalisme. Mais reste dans une solitude cathartique. Il est invité en Argentine par Victoria Ocampo, à qui il remettra, en 1939, le manuscrit des conversations avec Chestov (traduit en Italie sous le titre de : Rencontres avec Léon Chestov. Publié en italien chez Aragno, 2017, sous le titre : In dialogo con Lev Sestov. Conversazioni e carteggio, un livre d'une beauté éclatante), il rencontre Artaud et Martin Buber, mais aussi Cioran, écrit sur Rimbaud - Rimbaud, le voyou, 1930 ; traduction italienne : Rimbaud, la canaglia, paru chez Castelvecchi, 2014 - et surtout son livre fondamental sur Baudelaire - Baudelaire et l'expérience du gouffre publié à titre posthume en 1947 (Baudelaire e l’esperienza dell’abisso, Aragno 2013).
L’intérêt essentiel de l’œuvre de Fondane réside dans son écriture musclée, vivante, stratifiée, comme un élevage de pythons. Il faut lire cette œuvre, armé d'un stylo à bille (« Seule l'impureté préserve, toujours et malgré tout, l'attrait du double pôle du sacré, la séduction et la terreur »), pour accompagner cet homme qui court en écrivant et en vivant, dans une sorte de chute libre. « Un bateau m’attend quelque part. (Pourquoi un bateau ? Ce serait trop long à dire) et un pays d’où je ne pourrai guère corriger les épreuves, écrire des préfaces, ni voir le bouquin paru, ni entendre les cris d’effroi qu’on aura poussés devant le cataclysme que j’aurai déchainé, soit par mes idées, soit encore par les fautes d’orthographe, les incorrections grammaticales, les amphibologies, soit encore par le fait d’être né, que sais-je ? »

A SUIVRE (la seconde partie de cette traduction sera publiée en fin janvier 2020).



 

Nous reproduisons ci-après la présentation de l'éditeur:

"Ce volume rassemble les articles que le jeune Benjamin Fondane (sous son nom de plume en Roumanie: Fundoianu) a écrits pour certaines revues juives de langue roumaine, ainsi qu'une anthologie de textes provenant de son oeuvre écrite en français.
Comme Kafka, Celan, Chestov et de nombreux autres écrivains juifs du XXe siècle, Fondane a tenté de définir son lien avec la religion juive. Dans les livres prophétiques et dans la Kabbale, il a exploré une alternative à la pensée logique-rationnelle grecque. Mais la tradition juive, dans laquelle le sens de la communauté l'emporte sur l'existence individuelle, ne pouvait pas représenter un moyen viable pour ceux qui tentaient de libérer Dieu du joug de la Loi et de la morale. Son intérêt pour la Bible ne pouvait pas non plus déboucher sur un acte de foi capable d'occulter le drame de la vie. Contre toute tentative de pacification du réel, Fondane a bien perçu la distance infranchissable qui sépare la révélation et la raison, la vie et le savoir, bref, Jérusalem et Athènes."


 

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